CHAPITRE 1 : LE VOYAGE – la première nuit de train

 

Ce fut le froid qui le réveilla, le froid et une crampe dans la cuisse gauche. Puis, il prit conscience du bruit, un bruit monotone, scandé, obsédant. Il ouvrit les yeux. C’était la nuit. Il ne comprenait pas où il était… Une veilleuse mauve, en haut, se reflétait dans une vitre d’où sourdait le froid.

 

Brusquement il comprit : il était dans un wagon, dans un vieux wagon à compartiments et il roulait dans la nuit. Presque aussitôt, il réalisa qu’il ne savait pas ce qu’il faisait dans ce train. A vrai dire, il n’avait aucun souvenir. Il se passa la main sur le front, allant jusqu’à chercher son nom. Il ne se souvenait de rien.

 

Il se leva, mal assuré sur ses jambes et chercha, en tâtonnant, le bouton pour ouvrir la lumière. Il le trouva au dessus de la porte aveuglée par un rideau de toile rêche, près de la veilleuse. Un plafonnier éclaira faiblement le compartiment vide. Il regarda sa montre. Elle marquait un peu plus de quatre heures.

 

Péniblement, il fit coulisser la porte et passa dans le couloir sombre et glacé. Il remonta le col de sa veste et fit quelques pas. Tous les compartiments étaient déserts et plongés dans l’obscurité.

 

Il arriva au bout du wagon. La porte des w.-c. battait contre celle du soufflet. Le vacarme des roues et des attelages était assourdissant dans les courants d’air gelés. Il tenta d’ouvrir la porte du soufflet pour passer dans l’autre voiture : elle était verrouillée.

 

Il fit demi-tour et parcourut à grandes enjambées, le couloir jusqu’à son autre extrémité. De ce coté là aussi, la porte du soufflet était fermée à clef. Il appela et cogna contre la vitre. Personne ne répondit.

 

Il était prisonnier d’un wagon désert d’un train lancé dans la nuit.

 

Il alla boire une gorgée d’eau au lavabo. Elle avait un sale goût de fer. Puis, il regagna sa place dans le compartiment. Tout, dans ce wagon, était sale ou abîmé. Il y avait des tâches sur les sièges. Les miroirs, les cendriers, les cadres pour la publicité avaient été arrachés et les filets à bagages, au dessus des sièges, pendaient, déchirés… C’est alors qu’il réalisa qu’il n’avait ni sac, ni valise. Il voyageait sans souvenir comme il voyageait sans bagage.

 

Il regarda par la fenêtre mais il n’y avait rien à voir à part son reflet et cette silhouette approximative, dans la lumière incertaine du train, ne lui rappelait rien… 

 

O

 

O                      O

 

Il avait dû se rendormir quelques instants quand il fut réveillé en sursaut par un contrôleur qui entrait en cognant son composteur contre la vitre de la porte. Machinalement, le voyageur sorti de sa poche intérieure, un portefeuille noir. Dedans, il y avait un ticket. Sans un mot, le contrôleur lui prit des mains, le composta, lui rendit et sortit rapidement.

 

Il se passa peut être 2 ou 3 secondes avant qu’il ne réagisse et se précipite dans le couloir. Le contrôleur était déjà presque tout au bout du wagon. Il courut après lui en l’appelant mais sa voix était couverte par le vacarme des roues. Lorsqu’il arriva à l’extrémité de la voiture, le contrôleur avait disparu et la porte de séparation était déjà refermée à clé. Sans trop y croire, il tapa deux ou trois fois contre la vitre en criant. Personne ne se manifesta. Alors il regagna son compartiment et reprit sa place. Peut être avait il rêvé ?

 

Pourtant, il avait gardé son billet à la main. L’encre du compostage l’avait maculé le rendant illisible. Il ouvrit le portefeuille. Il était vide. Pas de papier d’identité, pas d’argent, rien, absolument rien. Comme si quelqu’un, (lui ?) l’avait soigneusement vidé. Il remit le billet dans le portefeuille et le portefeuille dans sa poche intérieure.

 

A nouveau, son regard erra dans le vide, derrière la fenêtre. Insensiblement, ses yeux se fermaient. Juste avant de se rendormir tout à fait, il cru discerner dans le lointain, une lueur grise. Le jour se levait. Le train siffla longuement. Il dormait déjà. Sa montre marquait 4 heures et demi.

 

Du temps passa. Une longue plaine se découvrait lentement derrière la vitre, passant d’un gris frileux à un sépia morne. Incapable de se réveiller tout à fait, il alternait les périodes d’abrutissements complets et celles de « demi sommeil ». Il était comme au sortir d’une anesthésie, la bouche amère, sans réaction. Il ne trouvait pas la position qui aurait soulagé sa nuque et son dos qui lui faisaient mal.

 

La matinée passa, inexorablement, sans que le train ne ralentisse son allure. Vers midi, tout de même, son estomac se révolta. Il avait faim. Une nausée lui tordit le ventre et une mauvaise sueur baigna ses tempes. En proie à un vertige écœurant, il se leva et passa dans le couloir. Il fallait qu’il fasse quelque chose, qu’il avertisse quelqu’un, qu’il s’arrête quelque part et qu’il mange quelque chose.

 

Il alla tout au bout du couloir et secoua, en vain, la porte du soufflet toujours fermée à clef. Il allait devenir fou dans cette prison errante. Ses yeux se posèrent sur le signal d’alarme. Il allait l’empoigner quand, au même instant, le train, en passant sur un aiguillage, se mit à ralentir dans le crissement strident des freins.

 

Dehors, les premières maisons basses de ce qui semblait être un gros bourg campagnard surgirent de nulle part. Le convoi traversa lentement un faubourg désert. Au loin, entre les pâtés de maison, la mer se confondait avec l’horizon, dans la brume. Enfin, le train s’arrêta dans un profond soupir, le long d’un quai, vide.

 

Il ouvrit la portière et sauta du wagon. Il fut surprit par le silence seulement habité par un grincement, au loin. Personne d’autre que lui ne descendit des voitures d’un vert militaire, alignées derrière la locomotive. La locomotive, noire et luisante soufflait calmement une buée blanche. Aucun cheminot n’était visible ni sur le quai, ni près du tender ou autour des attelages. Personne non plus dans le poste d’aiguillage, en surplomb, tout au bout du quai. Pourtant, au moment où il allait entrer dans le hall de la gare, un long coup de sifflet suivit du halètement de la locomotive le fit se retourner. Le train s’arracha difficilement. Puis, il prit, au rythme sourd de ses roues, de la vitesse. Les wagons défilaient, de plus en plus vite, devant lui. Ils étaient vides. Il n’aperçu même pas le contrôleur de la nuit. Déjà, le feu rouge du fourgon de queue disparaissait dans une large courbe, après la station. Il frissonna et entra dans la gare.

 

Une verrière laissait tomber de la voûte un jour hésitant. Le bruit de ses pas résonnait dans le hall, sur le carrelage de pierre usée. Les guichets et la consigne à bagages étaient condamnés par des volets de bois. Au mur de la salle d’attente, un tableau noir mal effacé laissait encore deviner des chiffres en colonnes. A coté, une horloge marquait six heures. A sa montre, il était un peu plus de 13 h 30.

 

La sortie donnait sur une petite place où les rails d’un tram dessinaient sur les pavés, une large boucle, juste devant un kiosque de bois. Une pluie fine et glacée se mit à tomber. Il alla s’asseoir sur le banc à l’abri du kiosque. Il avait envie de dormir. Le bruit des vagues lui arrivait de très loin, dans le silence, doucement.

 

O

 

O                      O